Ce blog rassemble mes idées et constitue une modeste pierre pour bâtir une alternance en 2022.
21 Février 2009
Après un article consacré à la contestation du monde de la santé face aux projets de Roselyne Bachelot, et qui témoigne d'un mécontentement qui n'est pas que "populaire", je souhaite donc évoquer aujourd'hui la situation du monde de l'enseignement supérieur. Avec ce second exemple, c'est la preuve que le climat social agité que nous connaissons a apporté une certaine nouveauté, à savoir l'arrivée, dans les cortèges, de cadres, d'employés du secteur privé ou d'électeurs de droite, qui n'avaient jamais défilé de leur vie. Ainsi, dans ce domaine qui m'intéresse tout particulièrement, les "pistes" que le chef de l'Etat avait avancées en ce qui concerne le statut des enseignants-chercheurs fussent-elles plutôt bonnes, le mécontentement de la profession, qui trouve son origine dans l'attitude du président de la République, est exemplaire. Premièrement parce qu'il concerne une profession, les profs de fac, qui ne manifeste jamais. Deuxièmement parce que ce mouvement, qui a pris la forme de défilés et de grèves dans certaines universités parisiennes et de province, dénonce la méthode Sarko qui vise à faire passer une réforme, dont certains ne contestent pas le bien-fondé, sans procéder au prélable à une discussion avec les représentants de la profession. Une ligne rouge vient donc d'être franchie par un pouvoir qui, ce n'est pas une nouveauté, impose ses choix, tant aux citoyens qu'à la Chambre d'enregistrement qu'est devenue l'Assemblée nationale. L'exemple de la position du généticien Axel Kahn, par ailleurs président de l'université ParisV-René Descartes, est éclairante sur le sujet: d'abord favorable aux principales dispositions du projet gouvernemental, il a fallu que N. Sarkozy le cite en exemple lors de l'émission "Face à la crise" pour qu'il émette des réserves. Lesquelles portaient moins sur le contenu que sur la manière dont la réforme était menée.
Et, depuis, les opposants à la réforme (sur le fond) sont devenus plus audibles, citant les deux principaux motifs d'insatisfaction: 1- le recrutement des enseignants qui ajoute au malaise dans les lycées. Vous n'êtes pas sans savoir que j'étais moi-même stagiaire l'an dernier, ayant réussi du 1er coup le concours de recrutement des professeurs d'histoire géographie en juillet 2007. J'ai donc été formé par ces IUFM tant décriés qui, en plus de préparer les candidats aux concours, prennent en charge cette première année de formation, mêlant six à huit heures de cours et une moyenne de neuf à dix heures de formation théorique par semaine (soit un total approchant les 18 heures hebdomadaires de tout professeur certifié). Et, dans le cadre d'une réforme de ces IUFM que Sarko voudrait donc voir disparaître, en tant que néo-titulaire (ce que l'on appelle T1, les titulaires de 1ère année), je dois suivre un total de huit formations théoriques pour cette année scolaire, gérée par l'IUFM de mon académie et qui, disons-le clairement, sont pour la plupart d'un ennui inimaginable. On a franchement l'impression de perdre son temps pendant six heures au cours d'une même journée. Surtout si on compare ces formations aux journées de stage proposées par le Rectorat (dans le cadre de la formation continue des professeurs) et qui, pour la plupart, sont beaucoup plus intéressantes. Et desquelles on sort, surtout en début de carrière, avec des réponses aux questions que nous nous posons. Ainsi, au premier abord, la suppression des IUFM ne me fera pas verser une larme... d'autant qu'elle permettra de réaliser quelques économies budgétaires, les postes d'enseignants dans ces structures faisant sans doute partie des postes supprimés par le ministère de l'Education. Mais, là où le projet gouvernement pose problème, c'est sur la formation des futurs enseignants. La volonté du président de masteriser leur parcours (autrement dit de les former à niveau Bac+5, histoire de justifier des augmentations de salaire en début de carrière, au lieu de Bac+4 actuellement, année de stage comprise) se double d'un éloignement, particulièrement préjudiciable, de la formation des jeunes profs aux réalités de terrain. Ainsi, l'année de stage, très formatrice dans le sens où elle permet au débutant d'enseigner devant sa propre classe sans pour autant avoir à effectuer un service complet (très lourd quand on le subit pour la 1ère fois) et en analysant ses pratiques pédagogiques pour les modifier, risque d'être supprimée... Vous comprendrez bien que, dans la logique comptable du gouvernement, un jeune prof payé 18h pour un service réel de 6 à 8 heures, ce n'est pas rentable. Et, s'il faut sacrifier la qualité de la formation pour des raisons d'argent, on n'hésite pas à le faire. D'où l'inquiétude de ces profs de fac qui vont devoir gérer cette formation des nouveaux enseignants.
Or, les enseignants chercheurs, ceux qui dispensent des cours en université, bien souvent agrégés et docteurs (soit Bac +8) dans leur spécialité, ont un second motif d'inquiétude. Pour simplifier, le projet Pécresse vise à augmenter le temps d'enseignement de ces chercheurs qui ne cherchent pas assez, ou qui ne parviennent pas à des résultats suffisants. Bref, les profs les moins efficaces - ce qui n'est d'ailleurs pas toujours de leur seule responsabilité - sont ceux qui formeront les étudiants. Tandis que les plus brillants pourront passer plus de temps dans leur labo, au détriment de la transmission de leurs savoirs dans les amphis. N'y aurait-il pas là une certaine incohérence? D'autant plus que, dans le cadre de cette nouvelle gestion des personnels, ce sont les présidents d'université - qui devraient bénéficier de plus de pouvoir - qui seront seuls maîtres à bord. Un peu comme les chefs des établissements hospitaliers, qui vont pouvoir gérer leur personnel comme dans une entreprise privée... sauf que, dans le cadre d'un service public (que ce soit celui de la santé ou de l'éducation), la gestion des personnels ne peut être confiée au pouvoir d'une seule personne au risque de voir des inégalités s'instaurer. Ainsi comment ne pas craindre qu'un président d'université, issue de la faculté des sciences et élu par ses pairs face à un littéraire, n'accorde pas plus de crédits à des recherches scientifiques qu'il jugera prioritaires sur un campagne de fouilles archéologiques menées par le labo d'histoire ancienne? Ce serait évidemment choquant. Tout comme le scénario inverse, de voir un président d'université issu d'un milieu littéraire, réduire les crédits ou les heures d'enseignement en faculté de médecine pour de mauvaises raisons. Or, le seul mérite du projet est d'être cohérent: en accélérant l'autonomie des universités, qui a autant d'avantages que d'inconvénients, la ministre veut donner plus de pouvoir décisionnel aux établissements pour qu'ils s'auto-administrent.
Et, là une question fondamentale se pose: vaut-il mieux avoir des universités d'un niveau moyen, se contenter d'être relativement mal classé dans les classements internationaux (qui n'ont de valeur qu'auprès de ceux qui les consultent) et de donner à tous les Français les mêmes conditions d'accès à un savoir d'excellence, ou faut-il poursuivre l'oeuvre qui consiste à faire de quelques universités des rivales potentielles des meilleurs établissements mondiaux, en "sacrifiant" les autres? Question difficile, qui fait apparaître un vrai clivage entre les libéraux (certains diront des réformateurs) qui préfèrent, dans le cadre d'une concurrence liée à la mondialisation, la seconde option, et des conservateurs, attachés au statu quo qui profite à tous les jeunes de tous les territoires. Or, aujourd'hui, le constat est simple et sans appel: si on ne devait que se fier aux statistiques publiées régulièrement dans les hebdos comme le Point ou l'Express, les candidats pour être profs déserteraient Amiens (compte-tenu des faibles résultats d'admission aux concours) et se précipiteraient encore davantage à Paris. Cette université à deux vitesses, qui joue sur les réputations et qui ne permet pas au jeune issu d'un milieu populaire, que sa Région aide à suivre des études dans la préfecture régionale (et pas ailleurs), de préparer dans les mêmes conditions son entrée dans la vie active que l'enfant issu d'un milieu aisé, dont les parents peuvent payer un appart' et le transport pour faire des études dans une ville plus éloignée, à meilleure réputation. Bref, au nom de cet idéal d'égalité entre les territoires et les citoyens, je serais plutôt partisan de ne pas s'intéresser aux classements mondiaux, et de donner à tous nos enfants la même chance de s'en sortir, sans aucune forme de discrimination. Or, le projet Pécresse, qui revendique cette idée de donner plus d'argent et d'autonomie interne à quelques universités, ne va pas dans ce sens...
Je terminerais en relayant, rapidement, les conclusions d'un dossier que Marianne a consacré, dernièrement, à la fuite des cerveaux - ces étudiants, brillants, formés en France mais qui partent travailler à l'étranger. Ce dossier, passionnant, met en avant un certain nombre d'éléments qu'il faut avoir à l'esprit avant d'avoir un avis tranché sur la question:
1- les chiffres avancés par le ministère de l'Enseignement sont clairs: le nombre de doctorants partant travailler à l'étranger, notamment aux Etats-Unis, a explosé lors de la dernière décennie mais, dans le même temps, le nombre d'étrangers venant étudier en France a suivi la même évolution. A cela deux explications: d'une part, la mondialisation a accéléré les flux d'hommes et a donc facilité le déplacement des cerveaux à l'échelle mondiale; d'autre part, avec la politique d'immigration choisie (qui n'a pas attendue d'être théorisée par N. Sarkozy pour exister), la France accueille bon nombre de jeunes Africains francophones (et de plus en plus d'Asiatiques non francophones), les futures élites de leurs pays d'origine, dans ses facultés;
2- si la France voit partir tant de cerveaux, c'est que ses universités (notamment les plus prestigieuses) fonctionnent bien puisqu'elles sont capables de produire des personnes compétentes que d'autres pays nous envient. Ainsi, pour le résumer de manière simpliste mais efficace, les facs françaises forment de bons étudiants qui deviennent d'excellents chercheurs américains, parce que les Etats-Unis viennent les chercher et savent valoriser leurs talents;
3- ainsi, nos talents quittent la France puisque l'Etat ne met pas à leur disposition les moyens matériels, humains et financiers suffisants pour que leur potentiel, réel et parmi les plus compétitifs du monde, soit valorisé. Ce sont donc essentiellement les salaires, les avantages en nature et la reconnaissance qui font défaut en France, où l'industrie de l'intelligence n'est pas assez rentable aux yeux de gouvernants qui ne veulent pas dépenser l'argent des caisses vides de l'Etat dans des recherches poussées mais, à première vue, inutiles.
Bref, plus que les universités, ce sont les politiques publiques de stimulation de la recherche, au service d'une économie innovante, qui font défaut. Les talents sont là. Nos universités fonctionnent. Mais, avec plus de moyens, elles seraient encore plus performantes. Peut-être la crise permettra-t-elle de faire comprendre à notre président que c'est le moment de parier sur l'économie de l'intelligence, sur l'économie verte et que, pour faire de notre pays un pionnier en la matière, il faut y consacrer des moyens. Tout en poursuivant cet effort de diversification des moyens de la recherche française, notamment en tissant des liens plus forts avec le monde de l'entreprise. A suivre...