C'est sans aucun doute la bonne nouvelle de la journée qui n'en constitue pas moins, il est vrai, une incontestable surprise. Et l'information s'est répandue comme une traînée de poudre au sein de l'équipe enseignante du lycée où je travaille en ce moment: le ministre de l'Education, en visite au Proche-Orient (?!), a annoncé le report de la réforme de la classe de seconde, première étape - très contestée - de sa réforme du lycée. Autrement dit: la date-couperet, que syndicats d'enseignants et organisations de lycéens dénonçaient comme la manière de faire pression sur le monde éducatif pour valider une réforme très peu discutée, tombe... et la nouvelle architecture de la première classe du lycée n'entrera donc pas en application à la prochaine rentrée. Et le constat est simple. Il suffit de reprendre les mots du ministre lui-même pour comprendre ce qui vient de se passer:
- il souhaite "prolonger les discussions sur le lycée, en abordant sans tabou tous les sujets, qu'il s'agisse de la place des enseignants dans ce futur lycée ou de l'équilibre respectif des disciplines". Manière détournée à demi-mots que la mise en place de cette réforme s'est faite avec un manque évident et préjudiciable de concertation avec les acteurs de l'éducation;
- en affirmant ensuite que "l'opposition devra trouver autre chose", il avoue également que la gauche a fait un travail de dénonciation efficace de la politique éducative du ministre;
- en s'attachant à nier que l'Elysée serait à l'origine de ce recul, en plus de vouloir sans doute protéger un Sarko qui n'a pas besoin que son image de réformateur soit entâchée d'un recul comme celui-là, Xavier Darcos ne met en rien un point final à cette thèse, d'ailleurs la plus probable. Parce que Sarko a sans doute peur de manifestations de grande ampleur dans un contexte difficile pour son gouvernement, il aurait demandé à son ministre d' "affrondir le travail d'explication". Et l'on reconnaît très bien là le style Sarko: plutôt que de se concentrer sur le fond du texte, qui pose problème, il n'y voit qu'une erreur de communication... C'est dommage ! D'autant que son ministre enfonce le clou en considérant que sa réforme était devenue prisonnière d'une guerre de fausses rumeurs et de désinformations de la part des syndicats, lesquels contribuaient donc à dégrader le climat de travail pour mener la réforme. Mais qui est responsable de l'existence de ces "fausses" rumeurs si ce n'est un ministre qui contraint les enseignants à connaître les modalités de la réforme via les médias, les conférences de presse étant plus nombreuses que les réunions de travail? N'est-ce pas là la même logique qu'après la mort des dix soldats français en Afghanistan quand, le Canard Enchaîné, contournant la censure gouvernementale sur les conditions de l'embuscade, a été déniché l'information selon laquelle un des soldats aurait été tué par arme blanche, et peut-être achevé pa un taliban? Ou l'on voit que la comm' passée avant la politique, c'est-à-dire le dialogue et l'échange sur des bases connues de tous, mène dans le mur. Espérons que Sarko s'en rende vite compte... Car, en écoutant les critiques, dont certaines sont clairement constructives, de syndicats enseignants ou lycéens, le ministre aurait pu - sans provoquer ni grèves ni manifestations - améliorer cette réforme.
Et c'est en effet une énorme occasion manquée. Car, selon moi, une réforme réussie doit se faire en trois temps: 1- le gouvernement annonce un avant-projet contenant les objectifs, les moyens et quelques dispositions de mise en place du projet; 2- sur cette base, le ministre concerné mène des négociations avec les partenaires sociaux pour que ceux-ci enrichissent de leurs propositions l'avant-projet et que la discussion permette de dégager un certain nombre de points d'accord et de compromis; 3- le gouvernement rend un arbitrage en rédigeant le projet qui sera ensuite soumis à l'examen, et à l'amendement, du Parlement. Or, ce n'est un secret pour personne: certaines dispositions de la réforme Darcos allait dans le bon sens, le projet ayant le mérite de poser les bonnes questions, de bousculer certaines habitudes et d'avoir une ossature, imparfaite mais cohérente. Faire de la classe de seconde une sorte de laboratoire où chaque élève peut expérimenter un certain nombre d'options avant de se lancer dans une filière en première et terminale était (et reste) une piste intéressante. Mais, tant d'autres problèmes, non soulevés, rendaient le projet caduque: en plus de cette volonté de couper court aux négociations (pour qu'elle soit applicable dès septembre prochain), le projet Darcos ne replaçait pas la classe de seconde dans le contexte général du lycée (en décalant respectivement à 2010 et 2011 la réflexion sur les classes de première et terminale), ne faisait de l'allègement des horaires qu'un moyen de supprimer de nouveaux postes sans se préoccuper des conditions de travail des élèves ni de leur rythme de vie.
Or, qu'il soit de droite ou de gauche, un ministre de l'Education qui veut faire aboutir une réforme d'envergure de l'Education ne peut ni réformer une seule étape de la scolarité sans réfléchir plus globalement à des sujets jamais évoqués (rythme des vacances, scolarité obligatoire, parcours professionnels, revalorisation du Brevet, maîtrise des technologies de l'information) ni l'enclencher sans mener une concertation large et décentralisée sur un sujet aussi important. Car, pour reprendre un mot de Ségolène Royal, l'école étant "le patrimoine de ceux qui n'en ont pas", le premier objectif de toute réforme devrait être de permettre à TOUS les jeunes Français d'accèder à cette école républicaine qui fait de l'égalité des chances un concept concret. Or, en orchestrant une seconde au choix (qui aurait maintenu, si ce n'est creusé, l'écart entre ceux des élèves qui ont un projet professionnel, sachant quelles options choisir, et ceux qui n'ont comme envie que leur rêve !) et en faisant croire aux lycéens - qui apprennent (car cela ne peut que s'apprendre) de manière progressive à acquérir une autonomie de travail - que la semestrialisation allait les rapprocher du monde universitaire, le ministre commettait deux erreurs. Or, ces derniers jours, si l'on met de côté ses déclarations sur les récents blocages de lycées (qui seraient des "épiphénomènes") et son refus d'être le ministre de l'hésitation nationale, Xavier Darcos a du faire face à une montée de la colère des lycéens qui, en province (notamment dans les villes de l'ouest et à la Réunion), ont manifesté avec violence, refusant toute discussion, se considérant - à juste titre - ignoré par celui qui, paraît-il, se préoccupe de leur avenir. Sont-ce ces mouvements qui l'ont convaincu de faire une nouvelle proposition d'introduire dans les 22 heures 30 de tronc commun une heure et demie d'apprentissage de l'économie - il est vrai totalement indispensable pour vivre dans le monde actuel -? Peut-être. Dans un contexte sociale difficile, et après ce qui s'est passé dernièrement en Grèce, avec des mouvements violents de jeunes, le président a sans doute eu peur que de tels phénomènes se produisent en France, ce qui aurait entâché son bilan - plus que mitigé d'ailleurs - en matière de sécurité et de lutte contre les violences urbaines. Mais, une chose est sûre: c'est cette mobilisation, qui devait se poursuivre cette semaine, qui l'a fait reculer. Et on ne peut que s'en réjouir !!