Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
JES6 - Pour une France Juste, Ecologique et Sociale

Ce blog rassemble mes idées et constitue une modeste pierre pour bâtir une alternance en 2022.

Publicité

Misère et trafics au Brésil: le revers de la médaille

C'est un exercice qu'affectionnent tous les professeurs d'histoire et de géographie de France et de Navarre: faire commenter aux élèves une photographie à plusieurs plans, mettant en lumière des contrastes humains forts. Et, impossible de parler de l'Amérique latine et de ses villes sans utiliser un cliché pris à Rio de Janeiro (ci-dessous). L'exercice est simple, mais tellement formateur. Alors, quand la télévision diffuse un reportage sur les conditions de vie dans les favelas (nom portugais des bidonvilles) de cette même ville de Rio, je ne peux m'empêcher de la regarder. Il y a une semaine, j'ai donc visionné, sur M6 (une chaîne que je ne regarde pourtant jamais), un documentaire très intéressant dans l'émission "Enquêtes exclusives" présentée par Bernard de la Villardière. C'est le résumé dans le programme TV qui m'a donné envie de le regarder: en un peu plus d'une heure, ce film propose une plongée dans l'envers du décor à Rio de Janeiro. La ville des plages de sable fin aux noms qui font rêver (Copacabana) ou du célèbre Carnaval, qui rassemble des millions de personnes venues du monde entier pour danser la samba. Capitale touristique du Brésil, Rio, c'est aussi une des villes les plus emblématiques de ce à quoi ressemble la plupart des grandes métropoles des pays pauvres: d'un côté, l'extrême richesse des centres d'affaires, intégrés dans les logiques de la mondialisation, et qui assurent la croissance économique de ces pays que l'ont dit "émergents" et, de l'autre côté, à quelques (kilo)mètres, au sein de la même agglomération, des bidonvilles de plus en plus grands, qui constituent les meilleurs exemples de ce que les géographes appellent la "contre-mondialisation", celle du crime et des trafics en tous genres, qui pullulent sur la planète. Il y a l'économie du piratage en Somalie, de la prise d'otages en Colombie, de l'opium en Afghanistan... et de la cocaïne à Rio.
 
C'est ce contraste que les enseignants expliquent à leurs élèves à travers la photographie ci-contre. Un contraste saisissant qui oppose donc les buildings en bord de mer d'un côté, et cet habitat précaire, spontané et illégal à flanc de colline. Là, ni eau courante, ni électricité. Des pièces de quelques metres carrés par famille. Des ruelles étroites, sinueuses et si sales que les pires maladies y circulent aussi facilement que dans un village du fin fond de l'Afrique. Sans compter les risques naturels accrus, compte-tenu des conditions topographiques (les glissements de terrain peuvent causer des centaines de morts, femmes et enfants notamment). Et, en plus d'une exclusion sociale évidente, ces citoyens de seconde zone, qui ont souvent fuit la misère des campagnes espérant trouver du travail en ville, sont aussi exclus spatialement du "reste" de la cité (l'autoroute urbaine que l'on devine sur la photo servant de frontière entre les deux mondes). Dès lors, que se passe-t-il dans ces bidonvilles? Le taux de mortalité infantile, de mortalité liée à un défaut de soins ou encore d'analphabétisation crèvent le plafond. Chez nous, en France, ces ghettos, où se concentrent les (fils d')immigrés, se distinguent par leur taux d'échec scolaire ou de chômage. Mais, dans les deux cas, faute d'une intervention publique suffisante, c'est une économie parallèle et souterraine qui s'installe. Les trafics en tout genre permettent à l'aîné d'une fratrie de cinq enfants de nourrir sa famille, père et mère compris. Et ce n'est pas un cliché; c'est la réalité.
 
A ce titre, le reportage de l'équipe de M6 est passionnant, en nous racontant notamment l'histoire de ces deux Jonathan (à prononcer à l'anglaise) qui sont, tous deux à leur manière, les symboles de ce que vivent les enfants des favelas. Le premier, tout juste adolescent, a été tué d'une belle perdue lors d'un affrontement entre les caïds du coin et les forces de l'ordre qui menaient une opération d'épuration. Le jeune garçon, paraît-il brillant joueur de foot (le sport national) et scolarisé (ce qui n'est pas le cas de tous), déjeunait lorsqu'une balle s'est logée dans son crâne, passant à travers la fenêtre de sa maison (l'impact est encore visible, faute d'argent pour changer le volet). Il est ainsi l'exemple de ces victimes collatérales, en grande majorité civiles, de ce qui ressemble à une véritable guerre (nous y reviendrons) entre narcotraficants et police. Le second Jonathan, 23 ans (mon âge), encore vivant (car l'espérance de vie de ceux qui tombent dans les mains des traficants n'excèdent guère 18 ans), est déjà le père d'un enfant de 5 ans. Aîné d'une famille de cinq enfants, il participe aux divers trafics pour faire vivre sa famille, vivant dans une pièce de 9m2 (une chambre universaitaire, en France) avec lits superposés et un minuscule coin cuisine. Et, comme de nombreux gamins (croisés par les journalistes dans les ruelles de la favela), Jonathan "porte un pistolet comme on porte un téléphone et vend de la coc comme on vend des bonbons". D'après ses patrons, qui ont témoigné à visage couvert, ce business peut rapporter entre 2500 à 4000€ par mois à celui qui y participe. Et l'homme interrogé de se féliciter de son oeuvre: pour lui, le trafic permet de faire vivre les familles auxquelles l'Etat ne s'intéresse pas. Bref, une vraie oeuvre de bienfaisance sociale dans ce quartier surnommé "la petite Gaza", peut-être en référence au mouvement palestinien Hamas qui se targue des mêmes résultats à l'autre bout du monde.
 
Et l'Etat, que fait-il alors? D'une part, le président Lula a tenté de limiter l'accès des jeunes (et des moins jeunes) aux armes à feu: mais, à l'occasion d'un référendum pour encadrer la vente d'armes, une majorité de Brésiliens a dit "non". Conséquence: la vente reste libre, comme aux Etats-Unis. L'une des causes profondes du problème n'est donc pas réglée. Dès lors, depuis quelques mois, le gouvernement de Brasilia a choisi de s'attaquer à la racine du mal en créant deux brigades spéciales, que les journalistes de M6 ont pu suivre: la première, une unité d'élite de la police (l'équivalent de notre RAID), intervient au quotidien dans les favelas pour arrêter les traficants; la seconde, une troupe surentraînée de militaires (l'équivalent de notre GIGN), n'entre dans ces quartiers que pour réaliser une opération ciblée, ponctuelle. Et leur mode d'action est intéressant. Disposant d'armes de guerre que l'on doit aussi trouver en Irak et de gilets pare-balles, ces hommes effectuent des frappes chirurgicales au sol, pour démanteler un réseau ou un repère de traficants, bien identifié. Leur moment favori? La nuit et avant le lever du soleil. Leur mode opératoire? L'encerclement des maisons ciblées et les perquisitions sans mandats de la justice (ils n'en ont pas besoin). Leur réussite? Souvent totale. Et le bilan? A chaque opération, il y a des morts côté traficants, et des blessés côté policiers. Lesquels ne cachent pas leur envie de flinguer leurs "ennemis", au point, après une opération, de rigoler en racontant la manière avec laquelle ils ont abattu un des suspects. Et, quand ils ne sont pas morts, les traficants interpellés sont exposés, tels des trophées, à visage découvert, devant les caméras de la télévision brésilienne, convoquée à l'aurore. Certes, les objets saisis lors de ces opérations font froid dans le dos: des dizaines de milliers d'armes ont été saisis en quelques années; des tonnes de cocaïne ont pu être interceptées.
 
Mais, au fond, le problème ne semble pas être réglé en profondeur. Faute d'une action sociale plus forte, qui arracherait les habitants de ces bidonvilles à la misère, et à la nécessité de trouver de l'argent frais, les opérations spectaculaires surmédiatisées (qui ne sont pas sans rappeler des pratiques similaires en France) n'auront pas d'incidence durable. Si ce n'est ancrée encore davantage la peur au sein de la population. Car, et ce sera la dernière anecdote que je retiendrais de ce reportage, une image m'a saisi: alors que l'équipe filmait une opération de la force de police aux abords d'une des favelas de Rio, on pouvait voir les habitants qui n'avaient rien à se reprocher courir pour rejoindre au plus vite leur maison, ou à défaut un abri, sachant que les coups de feu n'allaient pas tarder à pleuvoir. Et la scène de guerilla urbaine, digne de ce que l'on a pu voir lors de la guerre de Gaza, fut l'occasion d'entendre quelques dizaines de détonations. Cette peur quotidienne, qui a créé des réflexes de survie chez les honnêtes gens, qui vivent au milieu de ces traficants, est un drame. Voir, enfin, un éducateur apprendre à des enfants d'à peine dix ans, scolarisés dans une école dont les murs sont eux aussi criblés de balles, à se baisser dès qu'une détonation survient, puis de ramper vers l'intérieur des bâtiments fait peur. Les enfants filmés s'en amusent et se couchent volontiers au sol, n'ayant (heureusement) pas conscience des raisons qui les amènent à ces gestes. Mais, quand une société ne parvient pas à préserver sa jeunesse, à assurer son avenir et, ici, une scolarisation normale, elle a échoué. Le Brésil, champion des biocarburants et paradis touristiques, connaît un développement fulgurant. C'est un des pays qui s'en sort le mieux, au niveau mondial. Mais, cette croissance profite aux uns, en maintenant les autres dans les pires conditions de misère et de dépendance au crime organisé. Lula a encore du boulot...
Publicité
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
A
Une petite info qui permet de compléter cet article et (re)lancer le débat: le JT de 20h de France 2, hier mercredi, faisait état de l'interpellation d'un journaliste brésilien, dans le nord du pays, à la frontière de l'Amazonie, qui serait une figure du banditisme de la région.Vedette dans son pays, il proposait dans son émission des reportages sur les affrontements violents qui touchent le pays (et pas seulement les quartiers pauvres des grandes villes). Or, tous ses sujets étaient tournés avant même que la police n'arrive sur les lieux. Pendant longtemps, parce qu'il connaissait bien son sujet, les spectateurs pensaient qu'il se trouvait au bon endroit, au bon moment.A l'issue d'une enquête de la police brésilienne, il a été établi que certains des meurtres filmés ont été commandités par ce journaliste, non seulement pour éliminer un rival (car il est leader de plusieurs trafics) mais aussi pour faire monter l'audimat de son émission. Député du parlement local, il compte faire jouer son immunité pour échapper à la justice.Bel exemple, un peu insolite, de ce climat qui ronge presque tout le territoire du Brésil. Une délinquance en explosion. Des règlements de compte très médiatiques. Et, pendant ce temps, un gouvernement Lula qui essaie de trouver des solutions, y compris les plus spectaculaires ou les plus symboliques.
Répondre