Rédigé par Aurelien Royer et publié depuis
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Le scénario est toujours le même. Et, sur le continent africain, il a tendance à se répéter régulièrement. La mort d'un dictateur, au pouvoir depuis souvent plusieurs décennies (parfois avant même ma naissance, ce qui est insoutenable), provoque une destabilisation politique sévère du pays qu'il dirigeait. Certains y verront la preuve qu'il vaut mieux une bonne dictature qu'une mauvaise démocratie, dans la mesure où l'ordre et la sécurité règnent sous son règne. Un peu comme l'Irak de Saddam Hussein où la pire des inégalités (entre une minorité hyper-puissantes et d'autres minorités silencieuses, voire réprimées) n'empêchait pas les gens de vivre en sécurité. Ce qui n'est plus le cas aujourd'hui. Sauf qu'entre un régime dictatorial, où un clan domine en imposant son pouvoir par la peur, et une démocratie, qui permet à une majorité de citoyens libres de choisir le pouvoir en place, il est clair que des périodes d'aussi forte destabilisation n'existe que dans les premiers. Sauf, me répondront certains, dans le cas d'une Belgique, plongée depuis quelques mois dans une crise politique et institutionnelle grave, dont les dernier rebondissement - sans lien avec l'affrontement Wallons-Flamands - ne sont qu'un épisode parmi d'autres. A ceux-là il faut rappeler que les Etats qui ne vivent pas sur le modèle de l'Etat-nation (à l'intérieur duquel un même peuple vit, avec son histoire, ses coutumes et sa langue) sont bien sûr plus fragiles. Et que la crise politique belge ne représente pas une menace sur la vie quotidienne (et la vie, tout court) des Belges.
Or, c'est bien là le noeud du problème africain. Héritées de la colonisation, au cours de laquelle les puissances européennes se sont partagées le gâteau, les frontières du continent (les plus géométriques du monde !) sont incompréhensibles. Leur seul examen permet de comprendre à quel point nous, Occidentaux, avons créé les conditions de cette fragilité de tout un continent. Comment être étonné de la fréquence des guerres civiles ou de ceux que nous appelons souvent abusivement des "génocides" quand on constate que, dans certains Etats africains, la frontière sépare une même ethnie, répartie dans deux Etats différents où elles constituent des minorités nationales silencieuses, quand elles ne sont pas victimes des folies d'une majorité ethnique? Ou encore lorsque l'on se rend compte qu'à l'intérieur d'un pays véritablement artificiel cohabitent deux ethnies différentes, par leur histoire, leurs coutumes, leur mode de vie et leur religion? Or, cette situation explosive du continent explique en grande partie, mais pas uniquement, ce que nous observons depuis le début de la semaine en Guinée. Le processus qui vient de s'y engager est simple. Et on peut le résumer ainsi: coup d'Etat souvent d'origine militaire - désignation d'un leader politique issu d'un clan - mise en place d'une dictature sans libertés, basées sur des élections truquées - mort du dictateur - coup d'Etat militaire - promesse d'un changement et d'élections libres. Et le cercle vicieux de reprendre. Avec, tout de même, deux possibilités: soit le nouvel homme fort, un militaire, s'impose comme chef d'Etat et remporte des élections marquant le début d'une nouvelle dictature; soit l'un des clan jusque-là lésé tente de se rebeller et engendre une guerre civile meurtrière.
Avec un peu de chance, doivent se dire nos diplomates, encore une fois bien silencieux en ces périodes de fêtes (et de vacances ensoleillées dans un de ces pays africains amis !), le nouvel homme fort va réussir à s'imposer. Et l'instabilité ne va durer qu'un temps... en attendant un retour à la normale imminent. Sauf que, dans la région, les guerres civiles se sont souvent multipliées: au Sierra Leone, au Libéria ou encore en Côte d'Ivoire, exemple le plus flagrant d'un pays stable et prospère (bien intégré à la mondialisation via les échanges commerciaux avec l'Europe) enlisé dans la misère et le gouffre en l'espace de quelques années. Le tout sans que l'Europe, qui profitait du commerce pré-cité, ne fasse preuve d'un activisme débordant pour résoudre le problème dès qu'il est apparu. Et l'on voit bien le résultat aujourd'hui ! Mais, bon, mon pessimisme et mon misérabilisme, que certains pourraient me reprocher, m'aveuglent. Après tout, l'armée guinéenne, qui est parvenue à prendre hier le contrôle du Palais présidentiel, s'est choisi un nouvel homme fort, Moussa Dadis Camara (photo, avec son béret rouge), lequel s'est dit fier d'être "président de la République" pour "sauver un peuple en détresse" (et revoilà le mythe du sauveur !!), promettant d'organiser des élections avant décembre 2010, date prévue de la réélection du président décédé Lansana Conté. Sauf que la Constitution prévoit un tout autre scénario: en théorie, le président de l'Assemblée devait assurer l'intérim dans l'attente d'un scrutin devant être organisé dans les 60 jours. Et personne ne s'émeut que ce scénario - légal - ait pu être si facilement bafoué !
Dès lors, que pourrait-il se passer dans le pays prochainement? Les évènements de ces deux derniers jours apportent déjà une première réponse: le gouvernement en place, avec en tête le premier ministre, ainsi que les leaders des deux grands mouvements d'opposition (dont l'un a tout de même osé demander la tenue rapide d'élections générales libres) ont déjà apporté leur soutien à la junte militaire pour qu'elle réalise la période de transition. Dans la mesure où la mort de Lansana Conté, dont les funérailles nationales sont célébrées aujourd'hui, était attendu par un peuple à qui la junte a maintenant beau jeu de promettre le changement. Et pourquoi pas la rupture, tant qu'on y est? En tout cas, ce qui se passe en ce moment est assez révélateur du fait qu'une dictature n'apporte pas le bonheur des habitants, dans la mesure où ceux-ci, sans pouvoir se débarasser du tyran, se contentent, impuissants, d'attendre sa mort dans l'espoir (pas encore satisfait !) d'un changement. Changement de gouvernance, qui ne privilégierait plus une petite minorité vivant dans l'opulance, au détriment de la grande majorité de la population. Et, d'ailleurs, pour être certain de l'emporter, le nouvel homme fort du pays pourrait annoncer... une augmentation de la solde des soldats de son armée. Pourquoi? Tout simplement parce qu'ils sont les piliers de sa prise de pouvoir et que, pour la plupart d'entre eux, l'enrôlement était la garantie d'obtenir un salaire confortable et fixe pour faire vivre le reste de la famille. Or, l'armée étant l'un des piliers les plus solides de toute dictature, il faut bien monnayer la fidélité de ses membres au chef suprême, qui plus est sauveur de la nation.
Bref, le scénario bien connu se met progressivement en place, et les évènements guinéens, que l'on peut suivre au jour le jour, former un très intéressant cas d'école pour comprendre la vie politique, fragile, de nombreux Etats africains. Et ce scénario se répète d'autant plus facilement que les Européens, prompts à balancer leurs droits de l'homme à la figure des dirigeants chinois, se gardent bien de froisser des dirigeants africains dont ils sont souvent les complices... voire, jusque récémment, des amis. En effet, ce ne sont pas les timides appels occidentaux (l'Europe demandant aux responsables politiques guinéens de faire en sorte que la transition soit démocratique) qui y changeront quelque chose. Comment s'opposer et mettre en avant les valeurs les plus fondamentales quand tous les acteurs politiques du pays sont d'accord pour bafouer la démocratie (car c'est bien ce qui se passe), avec l'accord d'un peuple guinéen qui a bruyamment acclamé le président auto-proclamé lors de son défilé dans les rues de la capitale, Conakry? Bref, sans la moindre opposition, le coup d'Etat militaire perpétré après la mort du président-dictateur Conté a tout simplement réussi. Au moins, cette issue - provisoire? - éloigne-t-elle la perspective d'une guerre civile ou celle d'affrontements qui destabiliseraient l'ensemble de la région. Et, pourtant, ce qui se passe en Guinée inquiète les Africains: dans un communiqué officiel, le Conseil de paix et de sécurité (CPS) de l'Union africaine "a brandi mercredi la menace de sanctions fermes contre les putschistes dans le cas où le coup d'Etat serait consommé" (source: pages "Actu" de Laposte.net). Un soutien plus ferme de notre part serait tout de même le bienvenu pour que les craintes de l'UA se dissipent.