Quel que soit le nom du ministre de l'Education nationale, on entend dans sa bouche: "ma priorité, c'est d'aider les élèves en difficulté". Ces élèves qui cumulent tous les problèmes: difficultés scolaires datant des plus petites classes, précarité sociale de la famille (faibles revenus ou famille monoprentale), phénomène de "discrimination négative" ("l'Arabe du quartier", "le gros lard", "le petit nain"...). Bref, des élèves qui, en plus de leurs difficultés méthodologiques dans les apprentissages, vivent des situations de fragilisation psychologique, qui voient en l'école un moyen d'échapper au climat de la maison ou une prison qui les contraint à des activités qui ne les intéressent pas. Heureusement (si l'on peut dire), ce tableau noir, qu'il ne faut évidemment pas occulter, ne concerne qu'une petite minorité d'élèves. La minorité la plus fragile qui, sans l'aide de l'Etat et des enseignants-fonctionnaires, coulerait en moins de temps qu'il ne faut pour le dire. Une minorité qui nécessite notre plus grande attention et qui est l'illustration même d'une mission de service public pour laquelle l'Etat ne doit pas voir dans l'argent qu'il consacre à la résolution du problème une simple dépense comptable, qu'il serait possible de réduire. Car, sans cette aide, les plus fragiles se fragiliseront encore davantage, engendrant le creusement des inégalités et la rupture de la promesse selon laquelle l'Etat doit garantir l'égalité des chances à tous ses citoyens, aux enfants qui seront ses futurs citoyens.
Et cette seule évocation fait froid dans le dos. Le problème qui se pose aujourd'hui est simple: parmi les postes supprimés dans l'Education nationale, qui participent à l'allègement d'une fonction publique paraît-il trop nombreuse, figurent des postes d'enseignants du premier degré qui travaillent dans ce que l'on appelle les RASED, les Réseaux d'Aides Spécialisées aux Elèves en Difficulté. Pour simplifier: il s'agit d'enseignants spécialisés, soit dans le domaine pédagogique (les "maîtres E"), soit dans le domaine de la rééducation (les "maîtres G") et qui, sans avoir leur propre classe, dispensent, sur le temps scolaire, des aides individualisées à des groupes de quelques élèves (trois à cinq en général) parmi ceux qui sont le plus en difficulté. Avec l'abaissement du nombre d'heures par semaine en école élémentaire et la création de deux heures de soutien hebdomadaire, le ministère souhaite réaffecter 3000 des 11500 enseignants de RASED devant des classes, ce qui revient à supprimer plus du quart de ces postes spécialement consacrés pour aider les enfants les plus fragiles. Créés en 1990, ces réseaux - qui comptent également 3000 psychologues - partaient d'une excellente intention: consacrer des moyens humains pour permettre aux enfants en difficulté de recevoir une aide efficace, car individualisée et diversifiée.
La suppression des postes de RASED est l'un des principaux motifs d'inquiétudes pour les enseignants et les parents d'élèves qui défilent dans les rue de Paris aujourd'hui - un dimanche: comme quoi, les fonctionnaires ne sont pas d'éternels mécontents, soit malades, soit en grève -. Les syndicats d'enseignants ont d'autant plus de raisons d'être inquiets que la décision a été prise sans concertation suffisante (mais, on finit par avoir l'habitude en Sarkozye...) et qu'elle s'inscrit dans un plan plus large. Dont, personnellement, je vois les effets au quotidien: ces aides aux devoirs, mis en place en fin de journée (la période la moins propice pour les élèves fragiles qui ne sont pas en capacité de tirer profit de ces dispostifis après une journée de travail !), doit concerner des groupes d'au moins douze élèves par enseignant volontaire. Ces derniers, payés en heures supp' (le fameux "travailler plus pour gagner plus"), doivent donc apporter une aide individualisée, pendant une heure, à au moins douze élèves fragiles. Vous voyez où je veux en venir? C'est simple: il est impossible de faire progresser et d'apporter une aide efficace à douze élèves en une heure... mais, vous pensez bien qu'avec seulement quatre élèves par enseignant (comme dans les RASED), ce n'est pas rentable et c'est donc de l'argent jeté par les fenêtres. C'est en tout cas ce que doivent penser les conseillers en comptabilité du ministère, qui ne réfléchissent qu'en terme de moyens financiers (l'argent économisé servant à revaloriser le métier des enseignants dont on augmente les salaires) et non de qualité du service public ainsi apporté... C'est sur ce point que la gauche doit apporter une réponse alternative.
En attendant, celles et ceux qui font fonctionner les RASED sont plus qu'inquiets pour l'avenir de ces enfants dont on est en train de sacrifier la réussite. Interrogées par France Info, qui leur a consacré son "Dossier du jour" jeudi matin, trois d'elles ne cachent pas leur inquiétude: la première à s'exprimer sur le sujet dénonce d'emblée le fait que, dans les plaquettes distribuées en début d'année aux parents d'élèves pour leur expliquer le fonctionnement de l'école publique, l'évocation des RASED a été supprimée cette année. Et cette rééducatrice de considérer que "la réussite de tous les élèves n'est plus une priorité du gouvernement", puis d'expliquer, concrètement, ce qu'elle propose aux élèves les plus en difficulté, en citant l'exemple d'une petite fille pour laquelle elle a mis en place des jeux lui permettant de comprendre qu'il fallait, d'une part, se concentrer pour apprendre et, d'autre part, comprendre l'intérêt de l'école. Et la petite fille, elle aussi interrogée par la journaliste, d'affirmer être plus attentive en classe et prendre goût aux activités qu'elle refusait de faire jusqu'alors. Pour les deux autres intervenantes, cet exemple est l'illustration qu'une aide individualisée est plus efficace qu'un soutien hebdomadaire au cours duquel un même enseignant consacrera moins de temps à chaque enfant et ne pourra pas offrir des activités adaptées aux problèmes de ceux-ci. Conclusion d'une enseignante de région parisienne? Cet affaiblissement des RASED va engendrer une explosion du nombre de demandes chez les orthophonistes. Conséquence? L'écart entre les enfants des familles qui peuvent y avoir recours et ceux qui n'en ont pas les moyens risque de se creuser... Ou l'on voit que la concertation avec tous les acteurs d'un secteur que l'on veut réformer est indispensable !