Comme la semaine dernière, et moins de 24 heures après l'annonce des résultats du second tour des élections municipales et cantonales, je vous propose de dresser un bilan de ce premier scrutin de l'ère Sarkozy, en en tirant les leçons politiques les plus intéressantes pour les mois qui viennent. Je mets, tout de suite, de côté l'appel de certains responsables politiques, de gauche et du centre (notamment de Jack Lang et de François Bayrou), à la mise en place d'une réforme des institutions qui redynamiserait notre démocratie... il en sera question très prochainement, dans un article spécialement dédié à ce thème ! Pour ce qui est du résultat, il est incontestable: la gauche a enregistré un nouveau succès, confortant celui du premier tour, en remportant une trenaine de villes de plus de 30 000 habitants, jusque-là administrées par la droite (et pas des moindres !), ainsi que huit départements... le PS et ses alliés les plus traditionnels étant désormais à la tête de 59 conseils généraux. Et ce résultat ne fait que confirmer ce que Buffalo et moi disons depuis plusieurs semaines: il est clair qu'une majorité de Français ont choisi leurs conseillers généraux et municipaux en adhérant à un projet, en faisant confiance à une équipe... tout en affichant leur préférence pour une étiquette politique. Car, même si le PS ne doit se reposer sur ce succès, il est tout aussi clair qu'un message vient d'être envoyé au gouvernement: comme le disent les responsables de la gauche, les élus de ce second tour ont été choisis pour les projets qu'ils portaient et pour les valeurs qui en étaient la charpente. Ce qui donne au scrutin un caractère national, que le gouvernement serait bien imprudent de ne pas prendre en compte.
Ceci étant dit, il n'est bien sûr pas question d'exiger du gouvernement de changer de politique pour appliquer le programme du PS (qui n'est d'ailleurs pas encore clairement défini). Et, de ce point de vue, l'interprétation fournie, hier soir, lors des soirées électorales télévisées, par les principaux responsables de la majorité, est assez intéressante: une partie de l'électorat s'est déplacé pour profiter du scrutin pour avertir un gouvernement dans lequel ils avaient peut-être (pour certaines couches populaires) placé des espoirs. Les rangs des absentionnistes ont été grossi par les électeurs du FN et par une partie des soutiens de la majorité, ces citoyens ayant souhaité montrer leur impatience face à des résultats tardifs et des réformes pas assez rapides. Que le gouvernement décide de poursuivre des réformes de structure, d'accélérer la modernisation de la France et de contribuer à la compétitivité de notre économie, qui peut le déplorer? Certes, une partie des Français ne partage pas la méthode du président et de son gouvernement, ni certains des principes qu'il met en avant, mais il est absurde de vouloir attendre quatre ans pour faire bouger les choses. D'autant, qu'aujourd'hui, la gauche domine les collectivités locales (60% des départements et presque la totalité des Régions): elle a les moyens d'être un contre-pouvoir (ce qui n'est pas un gros mot !) au gouvernement. Et pour le défenseur d'une régionalisation plus poussée que je suis, je ne peux que l'espérer. On mesure donc bien, dans les cas des cantonales, que le vote d'hier avait un caractère politique national, le choix des conseillers généraux étant motivé par le choix d'une ligne politique... lorsqu'elle a perdu des dépatements, la droite a sans doute été sanctionné pour une politique souvent proche de ce qui est fait à Paris !
Passons à la 3ème leçon du scrutin, après la dimension semi-nationale du scrutin et la nécessité de poursuivre les réformes (dont les résultats ne viendront pas encore tout de suite). Dans les discours des représentants de la majorité, hier soir, deux éléments ont pu interpeller le téléspectateur: 1/ comme au soir du premier tour, ils avaient tous le même discours, ce que le Canard Enchaîné de la semaine dernière appelait "les fiches". "C'est un scrutin local, un point c'est tout" était le leitmotiv du 9 mars. Et, hier, on entendait plutôt: "la gauche n'a rien à proposer au niveau national" ! 2/ et, ce deuxième point, découle très logiquement du premier: c'est la contradiction évidente qui rendait le discours de la droite encore plus incohérent que celui du MoDem ! Quelques exemples:
- les responsables UMP ne veulent donner à ce scrutin qu'une coloration locale et reproche au PS de ne pas avoir de programme national. Où est la logique?
- Patrick Devedjian reconnaît une part de responsabilité collective alors que d'autres ministres affirmaient, quelques minutes plus tôt sur le même plateau, que chaque équipe était jugée sur la base de son projet et/ou de son bilan. Où est la logique?
- pour les proches du président, l'ouverture est un succès, Jean-Marie Bockel en étant la preuve... sauf qu'il ne l'emporte qu'avec 1% d'avance sur le candidat socialiste et que le maire sortant de Pau, par exemple, a été largement défait ! Et que, depuis quelques jours, on est passé d'un remaniement basé sur l'ouverture à un réajustement technique !
- Xavier Bertrand dénonce le fait que les socialistes pensent d'abord à leur congrès (ce qui est faux, puisqu'ils n'en parlent qu'en réponse aux questions des journalistes) en dissertant pendant de longues minutes sur ce même thème. Pourquoi faire une réponse constructive en reproduisant les travers qu'ils venait de critiquer?
De manière générale, et dans le prolongement de cette 3ème leçon, ce sont les leaders du PS qui ont été, de mon point de vue, les plus cohérents lors de cette soirée électorale. Les interventions de Jack Lang sur France 2 ont été remarquables: après une très bonne analyse de la politique du gouvernement (qui sacrifie l'éducation et la recherche) et de la nécessité d'une réforme institutionnelle, il a critiqué (le sourire aux lèvres) le sondage mené par IPSOS sur l'après-municipales. La question posée aux citoyens portant sur le rythme des réformes, il a dénoncé un sondage qui n'avait aucun sens: il est bien évident que les Français veulent de grandes réformes mais, avec un tel sondage, ils ne peuvent par dire lesquelles... Autre analyse intéressante: celle de Laurent Fabius qui répondait à la critique d'un ministre qui s'étonnait de voir la gauche ne plus s'attaquer à Sarko. L'ancien premier ministre répliqua en faisant remarquer que la critique sur l'exercice du pouvoir n'était plus nécessaire depuis qu'une large majorité de Français ne fait plus confiance à un président critiqué sur ce point. "Le fond remonte alors à la surface" plaisante-t-il, considérant que les Français ont profité du vote pour donner leur sentiment sur les dossiers adoptés ou en cours d'adoption. Il est d'ailleurs amusant de noter que, dans une attitude constructive, les ministres résument le paquet fiscal aux heures supplémentaires et aux droits de succession, comme l'opposition résume cette mesure aux baisses d'impôt du très contre-productif bouclier fiscal ! Notons enfin la remarque de Pierre Moscovici, candidat déclaré au poste de permier secrétaire du PS: " si le gouvernement a quatre ans pour faire ses preuves, sans tenir compte du scrutin, laissez au PS ces mêmes quatre années pour bâtir son projet national "... le parti n'ayant pas de leçons à recevoir sur les programmes de ses représentants locaux !
La dernière leçon qui peut être tirée de ce scrutin, au demeurant passionnant: c'est la modification, qui peut en découler, du paysage politique. Une nouvelle gauche est en train d'émerger: certes, le PC reste une force locale assez bien implantée, mais le parti de Marie-George Buffet perd des bastions symboliques (les mairies de Montreuil -remportée par Dominique Voynet sur la base de nouvelles alliances à gauche- et de Calais -prise par l'UMP, ou encore le conseil général de Seine-Saint-Denis, que le socialiste Claude Bartolone devrait présider). La LCR résiste très bien, un de ses candidats réalisant 15% à l'occasion d'une quadrangulaire à Clermont-Ferrand, améliorant son score du premier tour... après avoir échoué à s'allier au PS pour prendre la ville ! Le FN continue sa chute, le résultat du parti de Marine Le Pen suivant le score, décevant, qu'elle réalise à Hénin-Beaumont: tout juste 30% contre un maire sortant facilement réélu... et l'humour de la fille du leader frontiste ("on est battu que lorsque l'on est sortant !") ne suffisant à cacher une déception face à un score qui ne refléterait pas le potientiel du parti d'extrême-droite ! Reste le cas du MoDem, dont l'avenir est plus qu'incertain: certaines voix s'élèvent déjà pour recomposer un parti du centre-droit, allié naturel de l'UMP. Quelle que soit la stratégie des militants du parti d'un François Bayrou, qui commence sa traversée du désert vers 2012, il n'en demeure pas moins que les projecteurs vont rester braqués sur un parti qui a confirmé sa position centrale sur un échiquier toujours bipolaire !
La conclusion de cette élection? La gauche est plus que jamais la mieux placée pour gérer le quotidien de Français qui ne lui font pas (encore?) confiance au niveau national: le résultat d'hier marque à la fois une adhésion aux valeurs qu'elle défend (c'est la part nationale du vote) et un rejet de gestions lourdement sanctionnées (c'en est la part locale). Les scores réalisés par les socialistes dans les villes qui basculent vont dans ce sens: que ce soit à Amiens, à Reims, à Strasbourg, à Caen ou à Blois, les équipes sortantes sont violemment rejetées avec toujours au moins 8 points d'avance pour les listes de gauche ! Dans des villes qui avaient basculé à droite à l'occasion du scrutin de 2001, que le RPR (à l'époque) qualifiait de scrutin national, vue l'importance des basculements ! Deux symbolisent cette déroute de l'UMP: l'écrasante et historique réélection de Martine Aubry (2/3 des voix exprimées) et la victoire de justesse d'un Gaudin affaibli (51 conseillers contre 61 sortants !) confirment que les électeurs ont choisi de faire confiance à la gauche (comme cela se dessinait au 1er tour), l'amplification du phénomène pouvant être considérée comme le résultat d'un mécontentement sérieux ! Les victoires surprise à Toulouse ou Périgieux confirmant que ces maires de droite, qui étaient de bon gestionnaire, ont fait les frais d'un climat national défavorable: si, comme l'affirme l'UMp, le vote n'avait été que local, ils auraient gagné, non?