Ce blog rassemble mes idées et constitue une modeste pierre pour bâtir une alternance en 2022.
5 Mars 2009
Vous vous souvenez sans doute du site "Note2be" qui, l'an dernier, permettait aux élèves de noter leurs profs. Un site qui a finalement, après plusieurs semaines de polémique, été interdit par la justice, les risques de dénigrement des personnels de l'Education nationale étant jugés trop importants. D'autant que les enseignants ne peuvent être évalués que par des personnes compétences, à savoir les inspecteurs de l'Education nationale, et non par leurs élèves. Désormais, l'Internet est l'occasion, pour ces mêmes élèves, de payer pour qu'un prof ou un étudiant fasse leurs devoirs. C'est en effet la possibilité qu'offre un site, dénommé "Fais mes devoirs.com", dont l'ouverture est programmée dans un peu plus d'une heure (14h). L'un de ses co-inventeurs - Stéphane Boukris - était, hier matin, invité de la chronique "Nouveau monde", consacrée aux nouvelles technologies, sur France Info (interview à écouter en cliquant sur le logo ci-dessous).

Pour résumer, les fondateurs du site donnent trois arguments pour expliquer que ce site est en fait une sorte d'outil pédagogique qui peut faire progresser les élèves:
- il permet d'apporter des réponses à des élèves qui se trouveraient en difficulté face à un sujet dont ils ne comprennent pas tous les enjeux, le corrigé livré en échange de la somme d'argent de ce service étant accompagné de commentaires du professeur qui a reçu le sujet;
- il donne aux élèves un corrigé bien plus sérieux - puisqu'il est produit par des enseignants ou des étudiants de grandes écoles, qui veulent "travailler plus pour gagner plus" - que ce que les élèves peuvent aujourd'hui trouver sur Internet, leur habitude de copier-coller des informations trouvées sur des sites dont ils n'examinent pas toujours la fiabilité est bien plus dangereuse;
- il s'agit d'un service légal, qui répond à une demande existante (l'explosion du chiffre d'affaires des sociétés de cours particulier à domicile étant là pour le démontrer) et qui s'adapte à la vie des élèves d'aujourd'hui qui passe quelques dizaines d'heures sur leurs ordinateurs.
Comme il l'explique dans l'interview donnée à France Info, M. Boukris confirme que son site est légal, mais ne répond pas à la question de savoir si c'est moral, se contentant d'avancer les trois arguments précédents, pertinents... mais aussi critiquables !
Il n'est sans doute pas nécessaire de préciser que les personnels de l'Education nationale, à l'exception de ceux qui se seraient déjà inscrits pour proposer les corrigés en question, ont protesté contre cette nouveauté. Et la colère monte aussi bien dans les rangs des enseignants que dans ceux des proviseurs (l'une d'eux était, ce matin, sur France Info) et des parents d'élèves. Il faut dire que ce site a un premier gros inconvénient: il crée une nouvelle inégalité dans l'accès au savoir entre les enfants issus de familles pouvant se permettre de payer un tel service (au minimum 5€ par sujet demandé, la somme pouvant atteindre 30€ pour un exposé complet) et les autres. Quid de l'égalité des chances?... Mais, au-delà de ce premier argument de principe (qui s'apparente à ce que la proviseure appelle une "marchandisation du savoir"), il y a d'autres raisons pour rejeter cet outil:
- en premier lieu, et cela semble évident, fournir aux élèves le corrigé d'un sujet ne garantit pas qu'il comprendra ce qu'il sera obligé de recopier... Belle utopie, en effet, de croire, comme M. Boukris, qu'il suffirait de faire copier à un élève une réponse pour qu'il soit capable de réussir seul un exercice du même type la fois suivante;
- quand bien même l'élève aurait compris la démarche et se sentirait capable de recommencer, ce genre de site permet-il de redonner confiance à ces élèves qui échouent bien souvent parce qu'ils doutent de leurs capacités? Sans doute pas puisqu'il s'agit, pour eux, d'une solution de facilité... dont ils ne pourront se servir le jour d'un examen ou d'un simple devoir sur table. A ceux qui ne sont pas enseignants: vous seriez surpris par le nombre d'élèves, y compris au lycée, qui n'arrivent déjà pas à refaire, le jour d'un devoir, un exercice fait et corrigé en classe (avec un enseignant, donc);
- contrairement à ce site, les cours particuliers à domicile - qui ne sont déjà pas accessibles pour tous - permettent à l'enseignant qui les dispensent d'expliquer, en détail, les méthodes et les mécanismes d'apprentissage qui ne sont pas assimilés par l'élève... et, surtout, peut s'assurer que le collégien ou le lycéen les a assimilé. Et c'est évidemment là le plus important.
Bref, à l'heure où la priorité - depuis quelques années - est de permettre aux élèves d'acquérir non seulement des savoirs, mais aussi des savoir-faires, un site comme celui-là ne s'inscrit pas du tout dans cette logique. Il ne fait que participer à une "déshumanisation" de l'enseignement en France qui se traduit par des suppressions de poste... qui conduisent les enseignants à gérer plus d'élèves qu'auparavant et à ne pouvoir consacrer que moins de temps à chacun de ceux qui sont en difficulté. Sauf à faire des heures de soutien ou d'aide méthodologique en heures supp'. Or, contrairement à ce qui est proclamé par les ministres successifs, les politiques de la droite en matière d'éducation ne peuvent que creuser le fossé existant entre les bons et les moins bons élèves, ces derniers étant les plus pénalisés par les manques de moyens financiers et humains. Et ce n'est pas la tendance à équiper massivement les établissements d'ordinateurs qui devrait arranger les choses. Je ne suis pas opposé à l'utilisation de l'outil informatique en classe. Bien au contraire: dès que je le peux, je propose moi-même à mes élèves des activités informatiques ou des projections de documents via vidéo-projecteur. Mais, il n'est pas normal que nos élèves ne mettent plus le nez dans les dictionnaires, dans les manuels que leurs parents louent ou achètent en début d'année... sous prétexte qu'on trouve tout sur Internet. Y compris, maintenant, des corrigés. A l'occasion des séances de découverte des CDI, les bibliothèques des établissements scolaires, en début d'année, les enseignants-documentalistes insistent sur la nécessité de varier les supports de travail, de ne pas se jeter uniquement sur le Net, où un élève peu méthodique peut vite être noyé sous la masse des informations disponibles.
On est toujours frappé, lorsque l'on commence une carrière d'enseignant, de voir que le premier réflexe des élèves est d'allumer un ordinateur lorsqu'on leur demande de faire une recherche. En tant que prof d'éducation civique, je fais faire, comme bon nombre de mes collègues, des dossiers, par groupe, sur des thèmes d'actualité ou des sujets qui les concernent en tant que citoyens. Premier réflexe: taper le sujet, tel quel, dans la barre de recherche de Google ! Pas un élève n'ouvre un dictionnaire, n'utilise le logiciel de recherche du CDI qui permet de trouver, de manière précise, les articles de revues ou chapitres de livres qui se rapportent aux sujets et qui, parce qu'ils se trouvent dans l'établissement, sont fiables à 100% ! Dernier exemple: les TPE (Travaux Personnels Encadrés). Il s'agit d'une merveilleuse idée qui permet, aux élèves des classes de 1ère, de réaliser, toujours par groupe, des dossiers sur un sujet mêlant deux disciplines. Ce dossier est réalisé sur six mois, de septembre à février, à raison de deux heures par semaine (comprises dans l'emploi du temps), les élèves étant encadrés par les enseignants des deux disciplines concernées. Ce dossier, qui donne lieu à une note comptant en bonus pour le Bac, est triplement évalué: par les enseignants-encadrants, 8 points sont attribués pour la méthode de recherche documentaire, pour le travail préparatoire et la conception du dossier; et par les enseignants-évaluateurs, 6 points récompensent la pertinence du dossier (sur le fond) et 6 points sanctionnent l'oral de présentation (effectué en mars-avril). En plus d'être l'occasion d'avoir une excellente note coefficient 2 (j'avais personnellement eu 18), les TPE permettent à l'élève, par un travail de groupe, d'apprendre à effectuer des recherches sérieuses de manière autonome, à construire lui-même son savoir et, en cas de problème, à se tourner vers ses professeurs...
Ils sont donc l'occasion de véritablement préparer nos lycéens aux méthodes de travail de l'enseignement supérieur où il faut, à la Bibliothèque universitaire, savoir chercher (et trouver) les livres utiles, apprendre à n'en lire que les passages intéressants, à les résumer pour pouvoir réutiliser les informations trouvées... Bref, les TPE apparaissent comme un bien meilleur moyen de préparer nos jeunes à leur future vie d'étudiants qu'en découpant l'année scolaire en deux semestres, au lieu de trois trimestres, comme le prévoyait la réforme des lycées de Xavier Darcos ! Or, que constate-t-on pour ces TPE? Dans une scolarité, un lycéen en réalisait deux: l'un en 1ère et l'autre, qui comptait pour le Bac, en Terminale, le premier servant de test. C'était en 2003 puisque quand j'étais moi-même lycéen, j'en ai fait un en SVT-maths en 1ère, avant d'en faire un second en physique-maths en Terminale. Or, depuis trois ans, il n'existe plus qu'un seul TPE en classe de 1ère, celui de Terminale ayant disparu. Si le but des ministres était vraiment de préparer les lycéens à l'univers de la fac', n'auraient-ils pas mieux fait de le maintenir? De même que les "Itinéraires de découverte", l'équivalent des TPE en collège, qui ont eu une existence très brève - au début des années 2000 - et qui restent pratiqués dans les établissements qui souhaitent les mettre en place... et auxquels les rectorats accordent des moyens financiers et humains pour les proposer aux élèves. Ce qui, en ces temps de disette budgétaire, risque de devenir de plus en plus rare. Désormais, ce n'est plus l'Etat qui garantit l'égalité des chances. C'est donc, avec l'exemple du site "Fais mes devoirs", aux parents de travailler plus pour gagner plus... et pouvoir payer les corrigés des exercices pour que leurs enfants progressent. C'est lamentable !