Ce blog rassemble mes idées et constitue une modeste pierre pour bâtir une alternance en 2022.
14 Août 2008
Près d'une semaine après le début de l'affrontement militaire armé entre la Russie et la Géorgie, à propose de la province géorgienne séparatiste d'Ossétie du Sud, les diplomaties occidentales se mobilisent. Réunions extraordinaires en urgence du Conseil de sécurité de l'ONU, réunions des ministres des Affaires étrangères de l'UE et visites de chefs d'Etat ou de ministres aux dirigeants des deux Etats belligérants ne parviennent pas à masquer la réalité du terrain. Sur place, les combats se poursuivent, l'armée russe ayant pénétré sur le territoire ossète puis géorgien, bombardant les principales villes et marchant sur Tbilissi. Des déplacements de population sont observés. Les témoignages se multiplient à propos d'exactions de soldats russes: des meurtres, des viols et des pillages auraient été observés par des habitants fuyant des zones peu sécurisées. Des observateurs occidentaux sont arrivés sur place pour confirmer la véracité de ces témoignages, au quel cas des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité pourraient être prouvés. Quand à savoir qui en serait responsable, les commandants militaires ou les responsables politiques - le président russe n'ayant pas encore donnée l'ordre d'évacuer la région -, il faudra attendre la fin du conflit.
Attendre que le cessez-le-feu soit respecté. Cessez-le-feu que les diplomates européens, Nicolas Sarkozy et Angela Merkel en tête, veulent imposer aux présidents russe et géorgien, pour que les échanges de tir et les bombardements s'interrompent. Et laissent place à des négociations politiques pour régler, pacifiquement et sans exposer les civils, la cause du conflit. Or, cette première grande crise internationale depuis l'arrivée de Sarko au pouvoir, quelques semaines après qu'il ait pris la présidence de l'UE, est un incroyable révélateur de la volonté diplomatique de nos dirigeants. Et l'affaire ossète de montrer le décalage qui existe toujours entre les diplomaties américaine et européenne, laquelle ne s'est pas encore révélée tout à fait au point. Les premières réactions sont venues des Nations Unies qui, malgré la fragilité et l'inaudibilité d'une ONU qui multiplie les déclarations de bonnes intentions, ont devancé les diplomates et chefs d'Etat français, européens et américains, en vacances. Parmi les premiers à réagir publiquement, les dirigeants de pays de l'ex-URSS (pays Baltes et Pologne notamment) ont condamné ce qu'ils considèrent comme une attaque russe contre l'intégrité territoriale et l'indépendance politique de la Géorgie. Ce que leur histoire politique récente explique largement !
Car, qu'on le veuille ou non, de nombreux Etats continuent de voir en la Russie une menace pour l'Occident, le mal (héritière de l'URSS) contre le bien. C'est cette logique, que la politique poutinienne de reconstruction de la puissance diplomatique russe ne fait que confirmer, qui explique notamment la réaction d'un président polonais - par ailleurs largement nationaliste. C'est également à partir de cette logique que se détermine la prise de position américaine: pour George Bush, la Russie de Medvedev (en fait, de Poutine) est une menace pour le monde libre et démocratique à la tête duquel il croit se trouver. Une démocratie qu'il est prêt à exporter par la guerre: regardez l'Irak ! Un dualisme réducteur que la Russie entretient par ailleurs. Il n'y a qu'à écouter l'échange verbal auxquels se sont livrés les ambassadeurs américain et russe lors d'une des dernières réunions du Conseil de sécurité: à l'Américain qui réclamait de "condamner l'agression militaire russe contre la Géorgie et la violation de l'intégrité territoriale de cette nation, sans compter que des civils ont été pris pour cible dans cette campagne de terreur", le Russe jugeait ces propos "inacceptables, d'autant plus qu'ils émanent du représentant d'un pays dont nous connaissons parfaitement les agissements à l'encontre de populations civiles, que ce soit en Irak, en Afghanistan ou en Serbie". Bref, une véritable ambiance de guerre froide règne entre les deux principaux acteurs de cette période que l'on croyait pourtant refermée. A continuer de baser sa politique étrangère sur des schémas aussi réducteurs, l'administration américaine ne peut qu'être discréditée aux yeux d'un monde qui se sait multipolaire et où les rapports de force sont bien plus complexes que ceux auxquels on veut habituer les citoyens.
Heureusement, l'Europe tire enfin son épingle du jeu et apparaît comme une puissance diplomatique qui peut mener des combats justes et règler des conflits inéquitables. L'UE, à travers son président, Nicolas Sarkozy, a pris une position d'arbitre qui ne fait aucune distinction entre les deux belligérants. Le chef de l'Etat s'est rendu successivement à Tbilissi et à Moscou, respectivement au contact de Mikhaïl Saakachvili et de Dmitri Medvedev, pour leur faire signer un accord de cessez-le-feu et de un plan de paix que la France a rédigé au nom de l'UE. Même si à l'heure où je rédige cet article le cessez-le-feu n'est pas encore respecté - ce qui montre, au moins côté russe, qu'il s'agit davantage que d'agir pour défendre le peuple ossète, certains observateurs considérant que les Russes n'auraient pas agi autrement s'ils avaient voulu annexer la région. La médiation de Sarkozy appelle deux réflexions: d'une part, elle montre que l'Europe peut parvenir, dans une crise internationale grave, à trouver des positions communes qui lui permettent de parler d'une seule voix et de montrer au monde qu'il faut compter sur elle; d'autre part, elle montre aussi qu'elle aurait besoin d'un Président stable et démocratiquement élu, ainsi que d'un ministre des Affaires étrangères reconnu, pour porter cette parole. Rôle que Sarko a joué ces derniers jours. En revanche, on peut regretter que, dans la configuration actuelle, Sarko se soit senti obligé de rédiger un plan "au nom de l'UE" qu'il a ensuite expliqué, par l'intermédiaire de Bernard Kouchner, à ses partenaires. N'aurait-il pas été plus logique de se réunir à Bruxelles pour rédiger un texte commun puis de le faire porter par un représentant? On a conservé ici, comme avec le traité de Lisbonne, dans la logique qui veut que l'un des membres crée un texte puis le propose à ses partenaires: ce n'est pas avec cette méthode que l'Europe politique ou l'Europe diplomatique se bâtiront sur de bonnes bases !
Terminons en évoquant le rôle que joue le président russe Medvedev qui semble tenir le rôle principal
dans cette affaire: même si la main de Poutine, beaucoup plus intéressé par les questions de la grandeur extérieure que par la résolution de problèmes économiques et sociaux intérieurs, se fait sentir. Le nouveau locataire du Kremlin s'est exprimé plusieurs fois en public pour commenter la situation sur le terrain et expliquer la position de ses troupes - essayant de justifier le non-retrait de celles-ci. Je ne sais pas s'il s'agissait pour lui de séduire Sarko - en utilisant son vocabulaire - mais l'une de ces déclarations fait froid dans le dos. A l'occasion de la conférence de presse qu'il a donné avec le président français (photo), à Moscou, Medvedev a eu cette phrase: parlant du peuple géorgien, il a tenu à expliquer "la différence entre les racailles et les gens normaux: quand les racailles sentent l'odeur du sang, il est difficile de les arrêter". Stupéfiant ! Et j'espère que Sarko n'a pas eu la même traduction que celle proposée par France 2. Ce qui expliquerait peut-être son absence de réaction !